
Il était une fois un pays tout blanc, isolé du reste du monde, à
plusieurs jours de bateau des plus proches voisins australiens, un
pays froid et venté, où les autochtones s'habillent en redingote et
se transforment en tortue quand il fait vraiment froid, où le soleil
devient timide pendant l'hiver et se cache derrière des glaçons
gigantesques.
C'est pour venir en Antarctique que j'ai postulé auprès de l'Institut
Polaire, pour être 'Volontaire Civil à l'Aide Technique' (en
raccourci antarctique ça fait vat - en prononçant le t) pour le
compte du département d'Ecologie, Physiologie & Ethologie de
Strasbourg. Ils ont bien voulu de moi, je suis partie sac sur le dos
pour ce 'bout du monde'. C'était fin octobre. Après un long voyage en
avion, en bus, en bateau et en hélico, je suis arrivée avec un carton
de tomates dans les bras (les premières tomates que mangeraient les
hivernants de la mission précédente après plusieurs mois d'hiver) à
'DDU' (Dumont d'Urville) en Terre Adélie, où j'allais/je vais passer
quelques mois.
Pour en revenir à ce que j'écrivais au début de ce mail, après
quelques mois passés ici, voilà ce que je peux en dire...
L'Antarctique, ce n'est pas tout blanc. J'ai vu des icebergs bleus ou
chocolat, de la neige aux couleurs de sable doré, des ciels roses,
oranges, rouges. Ce n'est pas silencieux non plus : le vent qui
souffle, les manchots qui chantent ou encore la glace qui craque sont
les sons du quotidien (et encore je ne parle pas des fenêtres qui
sifflent pendant les tempêtes ou du ronronnement tranquille de la
centrale électrique). Nos plus proches voisins sont en fait à 1000 et
quelques kilomètres d'ici, ils sont treize français & d'italiens à
vivre dans les deux boites de conserve géantes installées sur
plusieurs milliers de mètres de glace au Dôme Concordia, où en ce
moment il fait -60°, et on communique avec eux par radio une fois par
semaine. La nuit est de plus en plus longue (Il y avait autant de
nuit que de jour le 21 mars, il n'y aura plus que 7 heures de jour à
la fin du mois), quand le ciel n'est pas couvert et que l'activité
solaire est importante, on peut voire de fantastiques aurores
australes. Il fait froid mais pas tant que ça si l'on s'habille
suffisamment.
...
Ce n'est pas facile de résumer en quelques lignes plusieurs mois
passés ici...
Il y a d'abord eu la campagne d'été, avec beaucoup de monde sur la
base (entre 50 et 100 personnes), 14002 couples de manchots Adélie
sur l'île des Pétrels où est construite la base et leurs 14094
poussins, 5 allers-retours de l'Astrolabe (le bateau affrété par
l'Institut Polaire) entre DDU et Hobart en Tasmanie, des suivis de
manchots Adélie 24 heures sur 24 dans le cadre de nos manip - je
m'occupais du suivi la nuit, jusqu'à 3 ou 5 heures du matin selon les
périodes, des balades sur la banquise, le jour permanent, les
passages de consignes diverses et variées avec nos prédécesseurs, les
réveillons de Noël & du nouvel an sous la neige, le partage d'un
minuscule bureau à 4 parce qu'il y avait jusqu'à 15 personnes à
'Biomar' (pour un labo qui accueille entre 2 et 4 hivernants
l'hiver), les discussions au séjour avec les anciens hivernants
jusque tard - entre deux suivis de manchots, les anciens hivernants
qui partent et la relève qui arrive...
Le 27 février, l'Astrolabe est parti avec à son bord une quarantaine
de "campagnards d'été" : des mécaniciens, des plombiers, du personnel
de l'IPEV, de la technique et de la logistique, et quelques
scientifiques, nous laissant "seuls" pour les 8 prochains mois, les
24 hivernants de la TA58 (58ème mission en _T_erre _A_délie).
C'est maintenant l'hiver. On a vu la banquise se former, se casser
pour cause de trop de vent, et se reformer. On a vu les manchots
empereurs arriver sur cette fine banquise, alors que l'on reste sur
notre île des Pétrels en attendant qu'elle s'épaississe suffisamment
pour qu'on puisse y marcher. On a vu les manchots Adélie partir, les
skuas, les pétrels des neiges, les damiers du cap, les océanites de
Wilson se sont envolés vers le large. On a vu l'île se faire
recouvrir de neige petit à petit, suffisamment de neige pour qu'on
puisse se jeter dans les congères sans trop risquer de se taper les
genoux contre les rochers ou la glace en dessous...
Les petits manchots teigneux ont donc laissé la place aux impériaux
manchots. S'ils se ressemblent par le nom et d'un point de vue
morphologique (et encore, les uns font 5 kilos quand les autres en
font 40), on ne peut vraiment pas les confondre! Les uns sont des
petits nerveux surexcités, obnubilés par les cailloux (leur passe-
temps favori c'est de voler les cailloux du voisin), les autres sont
lents, quasi imperturbables, curieux, tranquilles...
La nuit est de plus en plus longue, ces jours-ci le soleil se lève
vers 8h et se couche vers 17h30. En attendant de pouvoir aller sur la
banquise (pas seulement pour les balades, mais aussi pour y
travailler!), on se balade sur notre petite île, chaque balade est
différente, on va maintenant à des endroits qui n'étaient pas
accessibles pendant l'été du fait de la présence de manchots Adélie &
pétrels. Depuis que l'île est recouverte de neige, les roulades dans
la neige & autres batailles de boules de neige sont fréquentes...
Salutations impériales ;)
A bientôt